Un fleuve
Par Dale Coooper
Donc, au début, elle sourit.
C’est un sourire discret, presque imperceptible, de ceux qui se forment sur le visage parfois, sans qu’on le décide, qui surgissent sans qu’on les commande, qui ne semblent reliés à rien en particulier, qu’on ne saurait pas forcément expliquer.
Voilà : c’est un sourire de presque rien, qui pourrait être le signal du bonheur.
Ce contentement qui lui échappe, c’est peut-être juste parce qu’elle porte la robe rouge, à manches courtes, qu’elle affectionne, qui lui affine la taille, qui lui donne la silhouette qu’arboraient les femmes américaines des réclames, dans les années cinquante. Elle se sent bien dans cette robe, encore belle, encore désirable. Elle a le sentiment d’être légère, et qu’un homme, de préférence Norman, pourrait la prendre par les hanches et la soulever sans effort dans les airs. Elle aime se sentir légère : cela lui rappelle sa jeunesse. Non qu’elle soit vieille, trente-cinq ans dans quelques mois, mais on ne parle déjà plus d’elle comme d’une « jeune femme » et on s’adresse à elle d’un « madame » plutôt que d’un « mademoiselle ». Elle n’en est pas chagrinée, non, elle admet que les années passent, que son corps s’est un peu alourdi dans ces endroits qu’on peut toutefois dissimuler grâce à des vêtements habilement choisis, et qu’elle seule connaît aussi bien. Elle voudrait juste retenir un peu, tant qu’elle s’en sent capable, ce temps qui file et demeurer une femme qui accroche quelques instants les regards.
Oui, le sourire, c’est peut-être simplement pour ça : être désirable, encore.
Pourtant, Ben ne l’a pas regardée lorsqu’elle est entrée. Ben ne la regarde plus depuis des années. Depuis quand au juste ? Il s’est habitué à elle au point de ne plus avoir à la regarder, estime-t-il. Il la connaît si bien : que verrait-il qu’il n’ait déjà vu ? Et puis, entre elle et lui, ce n’est pas une affaire de séduction, ça ne l’a jamais été du reste, c’est une affaire de connivence. Aucun d’eux ne prétendrait qu’ils sont amis mais ce sont au moins des connaissances, ils s’aiment bien, ils savent un peu de la vie de l’autre, ils ont des réflexes et des souvenirs en commun. Ainsi, ils n’oublient jamais de raconter que Louise est entrée pour la première fois chez Phillies le jour exact où Ben y entamait sa carrière de serveur, il y a neuf ans de ça maintenant. Et c’est ainsi, il est toujours là, derrière son comptoir, qu’il astique mécaniquement d’un chiffon humide ; elle, elle vient toujours, avec la même régularité, dans ce café, qui est devenu son repaire autant que son repère. C’est vrai, Ben n’a pas regardé Louise lorsqu’elle est entrée chez Phillies mais qu’aurait-il vu qu’il n’ait déjà vu ?
Même sa robe rouge, il la connaît par cœur. Non qu’il la remarque souvent sur elle mais elle l’a achetée il y a longtemps déjà et elle la porte dans les occasions importantes ou quand elle a envie de plaire. C’est ça qu’il s’est dit, en vérité, lorsqu’elle est entrée : Louise a envie de plaire ou bien il y a un événement à fêter. Norman doit être pour quelque chose dans le choix de cette tenue.
Il apprécie Norman, même s’il n’en ferait pas, loin de là, son meilleur ami : trop guindé, peut-être, et puis un je-ne-sais-quoi qui l’a toujours dérangé, comme une insincérité, ou un égoïsme, il ne pourrait pas être plus explicite. Ça n’a pas beaucoup d’importance, d’ailleurs, ce qu’il pense de Norman. Louise est une grande fille, elle sait ce qu’elle a à faire et ça ne changera pas sa vie, à Ben, s’ils se décident enfin à vivre ensemble, elle et ce type.
Des mois tout de même qu’elle a commencé, leur aventure. Louise est rarement aussi persévérante, aussi constante. En général, ses amours durent beaucoup moins longtemps, sans qu’on sache jamais si c’est elle qui quitte ou qui est quittée. Cela doit être plus important que d’habitude, vraisemblablement. C’est plus compliqué aussi : drôle d’idée d’aller dégoter un homme marié quand il y a tellement de célibataires. Après tout, c’est elle que ça regarde.
C’est exactement ce qu’elle pense. Elle est joyeuse de ce qui lui arrive mais elle sent bien que Ben ne manifeste pas autant de curiosité pour cette histoire que pour les précédentes. Peut-être blasé, le barman. Rien de grave à ce qu’il s’y intéresse moins : son opinion n’est pas décisive, évidemment, mais elle apprécie que Ben la rassure. Elle a fini par s’habituer à ses encouragements, à son silence et à ses airs énigmatiques qu’elle peut interpréter comme ça l’arrange.
« Je ne sais pas à quelle heure Norman sera là. Je l’attends, vous savez ?
— Vous n’avez pas fixé d’heure précise pour votre rendez-vous ?
— Non, il a simplement dit qu’il passerait dès qu’il aurait terminé ce qu’il a à faire. »
Ce qu’il a à faire. Elle a une manière d’énoncer les choses qui s’apparente étrangement à un mensonge. Mais pouvait-elle véritablement divulguer à Ben ce que Norman a à faire, et qu’il devrait avoir terminé incessamment ? Non, pour sûr. Ils n’ont pas une intimité suffisante et puis Ben s’en fiche certainement comme de sa première Budweiser. Surtout, Louise se sent superstitieuse, ce soir : elle a l’intuition qu’il est important de ne rien dévoiler pour ne rien faire capoter. Elle est consciente que seuls les enfants adoptent ce genre d’attitude, qu’une adulte raisonnable ne saurait s’en remettre de la sorte à un dieu farceur. Il faut croire que ses craintes l’emportent sur son légendaire jugement.
D’un regard lent, elle embrasse le territoire du café, histoire de songer à autre chose, de se débarrasser de ses obsessions, de ses pressentiments. Pas grand-chose à contempler : comme à l’habitude, le dimanche soir, le café est désert. Juste Ben et elle. Et la lumière par la baie vitrée, la belle lumière de septembre.
« On a toujours de belles arrière-saisons, vous ne trouvez pas ?
— Sûr. Les gens feraient mieux de venir maintenant, plutôt que de s’agglutiner en août, sous la canicule. Verraient comme c’est plus agréable. Vous me direz : s’ils venaient en septembre, c’est septembre qui serait un enfer. »
Ben est coutumier de ce genre de remarque, qui hésite toujours entre le bon sens et l’absurde, de sorte qu’on ne sait jamais s’il est tout à fait idiot ou seulement malicieux et ironique. En tout cas, ça le fait sourire. Il est content de lui. Du coup, il essuie ses verres avec davantage d’ardeur. Il pense à tous ces gens qui viennent de tellement loin parfois pour voir à quoi ressemble ce bras qui s’avance sur l’océan et où il a élu domicile. Cinq cents kilomètres de littoral, tout de même, ça n’est pas rien. C’est que Cape Cod est un petit paradis. Des plages, du sable blanc, des dunes, des falaises : on comprend que les touristes fassent le déplacement et que les gens de Boston achètent une maison dans les environs. Bon, bien sûr, Chatham, ça n’est pas la partie la plus huppée du Cap, beaucoup de motels bon marché dans les parages, de fast-foods où il fait bon ne pas manger, de supermarchés bas de gamme où on vend un peu de tout, mais si on persévère, si on va au-delà du tout-venant, on finit par repérer les endroits qui ont du charme. Et puis, le café de Phillies bénéficie d’une bonne situation, un peu à l’écart de l’agitation, à quelques encablures de l’océan, qu’on aperçoit par la baie vitrée. Ben se souvient que l’endroit lui a plu au premier regard quand il y est entré, il y a neuf ans. C’est pour ça qu’il est resté. Serveur, ce n’est pas le boulot dont il avait rêvé mais il mène une existence tranquille que beaucoup de gens plus riches pourraient lui envier.
Il s’entend bien avec ses clients aussi, des habitués pour la plupart. Comme Louise Cooper. Il s’est créé une sorte de lien avec eux. Oui, c’est ça, il se sent relié à eux, il ne saurait pas être tellement plus précis. C’est comme une fraternité, en somme. Cette seule certitude le rend joyeux.
« Ben, ça vous ennuie vraiment de me servir mon Martini ?
— Pardon, Louise. Je me demande bien où j’ai la tête aujourd’hui. »
Elle boit du Martini blanc. Toujours. Il ne lui a jamais vu boire autre chose. C’est saisissant, une telle fidélité. Il y en a qui seraient passés à d’autres alcools, ou qui s’essaieraient à varier les plaisirs. Elle, non. Elle ne s’est jamais départie de cette habitude et, malgré les années, cela continue de surprendre Ben. Au moins, il y voit un avantage : il n’a plus besoin de lui demander, lorsqu’elle s’installe au comptoir, ce qu’elle entend commander. Il la sert mécaniquement, sans se poser de questions. Tout de même, au fond de lui, et sans jamais le lui avoir confessé, il attend le jour où elle entrera et commandera autre chose. Il essaie de se tenir prêt pour ce jour-là, qui arrivera peut-être, qui sait ? Pourtant, il devine que, si cela devait survenir, il ne manquerait pas d’en être absolument abasourdi.
La vie est dans ces détails, pensent-ils de concert. La vie est dans ces instants de presque rien, dans ces rites ordinaires, dans cette familiarité. Louise et Ben, chacun à sa manière, semblent ne rechercher rien d’autre que ça. Ils pourraient être heureux si l’existence n’était que la succession de ces moments simples et sereins. Ils pourraient être heureux s’il y avait toujours la belle lumière de septembre sur les falaises de Cape Cod, toujours les dimanches soir dans le café désert.
Louise est touchée par la distraction de Ben, qui l’a toujours étonnée puisqu’elle avait l’idée qu’un serveur de bar est nécessairement quelqu’un qui a une mémoire d’éléphant, une souplesse de gazelle, des réflexes de guépard. Ben est presque le contraire de tout ça : il est généralement oublieux, lent. Son air d’être toujours un peu dans la lune, un peu en retard, ce décalage infime dans ses mouvements, ça lui a plu dès le premier instant et elle le remercierait presque de n’avoir pas changé.
Elle l’asticote régulièrement au sujet de sa balourdise, de sa distraction et lui, il s’insurge à chaque fois, dément ces accusations qui lui paraissent spécieuses, prétend qu’il est un très bon serveur, qu’il fait très bien son métier. Et d’ailleurs, Phillies n’a jamais eu à se plaindre de lui. Pourtant, elle n’est pas une patronne facile, elle aurait vite fait de le mettre à la porte si elle n’était pas satisfaite de ses services. Elle ne plaisante pas avec ça, Phillies. C’est alors au tour de Louise de lever les yeux au ciel, rappelant que Phillies est une crème, la meilleure des femmes, qu’elle ne ferait pas de mal à une mouche, qu’elle a pris Ben sous son aile et qu’il est sa croix, celle qu’elle devra porter jusqu’à la fin de ses jours. Normalement, à ce moment-là, Ben est furieux et tous les deux éclatent de rire. Ils jouent ce jeu depuis bientôt dix ans et ils ne s’en lassent pas.
Ben s’empresse donc de servir son Martini blanc à sa cliente et en profite pour entamer une sorte de conversation puisqu’il n’y a pas grand-chose d’autre à faire que de parler de tout et de rien dans ce café abandonné de tous.
« J’ai lu dans le journal qu’ Un profil détourné ouvre la nouvelle saison théâtrale à Boston. Vous devez être rudement contente.
— Oui, ça va finir par devenir un classique, si on n’y prend garde. Ce n’est pourtant pas la pièce que je préfère. Je vais même vous faire un aveu : au début, je croyais que personne n’en voudrait. Quand je l’ai proposée, je m’attendais vraiment à des refus. J’en ai été la première surprise. Au fond, on est souvent son plus mauvais juge. »
Louise Cooper écrit des pièces de théâtre. Elle travaille en ce moment à l’écriture de la sixième. Elle est un auteur reconnu : Ben est très fier d’elle. Il s’arrange toujours pour savoir si une des créations de Louise est jouée dans le pays. Lui qui ne s’intéressait à rien, sauf aux matches de base-ball, s’est mis à s’intéresser au théâtre après sa rencontre avec Louise. Pour lui, elle est une sorte de gloire locale et il s’enorgueillit qu’elle ait choisi son café à lui. Alors, il lit les articles qui paraissent, il se tient informé, et à chaque fois qu’une nouvelle pièce est montée, il se fait un devoir d’assister à la première. Désormais, il est un privilégié : Louise lui procure systématiquement un carton d’invitation et il est toujours bien placé. Il a même accès au cocktail privé donné après la générale. Pour ces jours-là, il met ce costume qu’il ne porte qu’aux mariages et aux enterrements. Les deux premières fois, quand même, c’est lui qui a payé sa place.
Il ne serait pas capable de disserter à propos du théâtre. Les pièces de Louise sont les seules auxquelles il ait jamais assisté. Il sait juste qu’elles lui plaisent, il passe un moment agréable, c’est une sortie importante pour lui. Il se sent encore impressionné par la foule des premières, par les tentures, les ors des théâtres, il n’est pas très à l’aise, mais dès que le rideau s’ouvre, il est l’égal de tous les autres et sa joie ne se discute pas.
« C’est bien vrai que vous êtes votre plus mauvais juge. Moi, je vais vous apprendre quelque chose : Un profil détourné, c’est celle que je préfère. Cette femme qui perd son fils, moi, elle me bouleverse.
— Oui, peut-être, je ne sais pas. »
Ben connaît les titres des cinq pièces par cœur, comme si c’était lui qui les avait trouvés. Il ne parle jamais d’une pièce en disant : « Vous savez bien, celle où une femme perd son fils. » Il cite le titre exact. Il pourrait même préciser quand la pièce a été créée, et où, et qui en étaient les interprètes. Il connaît le nombre des représentations. À certains égards, il est le gardien de la mémoire. En secret, il tient des fiches mais ça, il n’a jamais osé l’avouer à Louise.
Elle, elle s’amuse de ce culte enfantin que Ben lui voue. Pourtant, en fin de compte, ça la rassure, ça ne flatte pas sa vanité car elle n’est pas ainsi faite mais ça lui fait plaisir. Elle se dit que, dans la vie de Ben, il y a le base-ball et son théâtre à elle. Un auteur peut-il en espérer davantage ?
Elle ne s’était pas imaginée, tout d’abord, en auteur à succès. Elle a espéré longtemps devenir comédienne. Elle a suivi les cours de la Boston School of Arts, passé des auditions, interprété des petits rôles dans des comédies convenables et des rôles plus importants dans des tragédies ratées, couru le cachet. Un jour, elle avait vingt-six ans, elle s’est rendue à l’évidence : elle ne serait jamais une actrice reconnue. Elle a tout abandonné du jour au lendemain. Elle a vécu cet abandon comme une reddition. Pour donner le change, aux autres comme à elle-même sans doute, elle a expliqué que ce métier était celui qui avait le plus fort taux de chômage et qu’elle ne pouvait pas se permettre plus longtemps une telle précarité, que la chance n’avait pas voulu lui sourire. Cependant, dans sa reddition, il entrait une part non négligeable d’amertume. On ne renonce pas si facilement à l’enfance, aux rêves de l’enfance. Aujourd’hui, alors que près de dix années se sont écoulées, elle est disposée à reconnaître qu’elle n’était peut-être pas une bonne comédienne. Et puis, la vie l’a comblée : elle travaille pour le théâtre, elle gagne bien sa vie, la critique est généralement élogieuse. Ça n’a pas toujours été aussi facile : elle se rappelle l’époque des vaches maigres. Elle n’a pas le sentiment d’avoir pris une revanche, simplement d’avoir réussi à entrer dans l’ascenseur juste à l’instant où la porte se refermait.
Ben connaît tout cela parce qu’il est arrivé à Louise de s’épancher, certains dimanches soir plus délicats que d’autres, après plusieurs Martini. Il s’est toujours contenté de l’écouter, sans ponctuer ses phrases. Il a la conviction que les serveurs de café doivent être affables et discrets. Il comprend un peu cette affaire de renoncement, le regret de ce qui n’a pas été accompli, ce deuil de la jeunesse. Il sait que ça a à voir avec les blessures intimes, les souffrances personnelles, pas celles qui font mal comme une coupure ou une fracture, plutôt celles qui lancent comme un rhumatisme. Et puis, l’existence de Louise Cooper lui paraît une indéniable réussite. Passer ses journées à écrire, devant l’océan, connaître le succès, boire des Martini, choisir ses amants : tout de même, il y a des sorts moins enviables.
Elle ne souhaiterait pour rien au monde être de ces femmes aigries et elle ne l’est pas, parce que, si elle ne mène pas tout à fait la vie qu’elle aurait choisie, elle n’a aucune de celles qui lui faisaient horreur, ces vies de confort et de conformisme, toutes tracées, remplies de maris, d’enfants, d’écoles, de supermarchés, de voitures, de maisons secondaires, de beaux-parents dominicaux, de régimes alimentaires et de couples amis. Elle aura échappé à ça, cette abomination ordinaire, et combien peuvent en dire autant ?
Ce qu’elle aime chez Norman, c’est ceci, précisément : son existence décalée, ses revendications de liberté, ses passions qui l’enflamment, tout ce qui sort de l’ordinaire. Lui est comédien de toutes ses fibres, et jusque dans ses hystéries, ses jalousies, ses élans amoureux. Il ignore la tiédeur. Ses plus petites déconvenues deviennent des drames indépassables. Ses moindres succès virent au triomphe absolu. Norman n’est jamais fatigué mais épuisé, jamais joyeux mais extraordinairement comblé, jamais mélancolique mais affreusement triste. Cela pourrait être horripilant mais, parce qu’il est doté d’un charme fou, c’est simplement merveilleux. Sans le théâtre, ils ne se seraient jamais rencontrés. C’est Norman qui a tenu le rôle principal dans Un matin à New York pour la création à Broadway. Elle se souvient d’être tombée amoureuse de lui à la première réplique de la première répétition. Elle concède que le bleu malicieux de ses yeux et la fluidité de sa silhouette y ont fait pour beaucoup.
Cette seule pensée la ramène, comme par réflexe, à son désir de lui plaire, d’être belle pour lui. De son sac à main, posé sur le tabouret de bar installé juste à côté de celui où elle a pris place, elle extrait un miroir de poche, qu’elle place devant sa bouche. Elle s’empare alors distraitement et avec une assurance déconcertante pour qui l’observerait à cet instant précis d’un tube de rouge qu’elle décapuchonne. Elle remet un peu de rouge sur ses lèvres, et les mouille. Elle fait ce geste exclusivement féminin : elle passe sa langue sur ses lèvres pour les mouiller, puis elle observe, comme si sa vie entière en dépendait, la blancheur de ses dents. Quand elle a fini, elle repose le miroir à l’intérieur de son sac, et elle ajuste sa chevelure. Voilà : elle est belle à nouveau. Ben dirait que c’est une femme qui a de l’allure.
Elle jette un coup d’œil nerveux à sa montre. Il est déjà plus de dix-huit heures. Norman a beau lui avoir indiqué qu’il ignorait tout à fait l’heure à laquelle il serait en mesure de la rejoindre, compte tenu de ce qu’il a à faire, elle ne peut s’empêcher de considérer qu’il est déjà en retard. Elle espère qu’il viendra vite maintenant, et qu’elle n’a plus très longtemps à attendre. La lumière décline un peu dans le café : derrière la baie vitrée, des nuages ont fait leur apparition et voilent imperceptiblement le soleil du soir. Les arrière-saisons ont parfois quelque chose de déchirant.