patients
Par Dale Coooper
un jeune couple un peu hippie, une très vielle dame à canne, une petite jeune fille discrète, un jeune homme sage, un homme, sûrement un travailleur, mains fortes, cheveux plutôt longs, moi, avec mon bouquin, « La montagne de l’âme ».
À ma droite, les acteurs du futur drame. Assis, face à face.
Une grosse dame blonde, habillée moderne, bonnet original sur la tête, jupe longue, petites bottes, dans la cinquantaine...
Un vieux couple, très élégant, lui presque aveugle.
Autour d’eux chacun attend, attend son tour, évaluant discrètement du regard ses chances d’être le prochain.
La grosse dame, qui semble s’ennuyer, engage alors la conversation. Le vieux monsieur répond. Il conte longuement, les malheurs et les bonheurs de sa vie quotidienne. La dame, apparemment animée de bonnes intentions mais riche sans doute de lectures philosophiques et psychologiques mal digérées, glisse peu à peu vers de longues considérations sur la vieillesse et la mort. Elle s’écoute parler, se gargarise d’opinions positives et éclairées.
Le vieux couple, visiblement content de tuer le temps en bavardant, embarque. Ils parlent à très haute voix dans le silence intéressé et plutôt amusé des autres patients. Peut-on rêver d’un meilleur public?
Magnanime, la dame blonde fait part de sa sagesse. Elle la ronronne. Le couple l’écoute, acquiesce courtoisement. Tous les trois sont d’accord. Le vieillissement et la mort sont choses naturelles et ils n’en ont pas peur. On dirait des enfants qui jouent. Un jeu avec la réalité. Un jeu en marge de la réalité. Ils jouent. Ils jouent avec des mots. Ils ne pressentent pas encore la présence dans l’ascenseur d’un autre joueur, moins serein. Soudain elle arrive.
Maigre, cheveux blancs, lunettes, vive, décidée. Elle prend place non loin de la dame blonde.
Le trio l’observe. Elle ouvre aussitôt son livre, s’absorbe dans sa lecture. Un instant suspendue la conversation reprend. Dès les premiers mots, elle se révolte et intervient. Elle demande fermement à la grosse dame blonde de cesser ses questions et ses réflexions. Elles sont déplacées dans une salle d’attente. Elle n’a pas tort mais manque de tact. La grosse dame blonde reste calme et répond en réaffirmant tranquillement ses convictions. Elle, souffre nettement d’autosuffisance et de manque d’intuition.
La vieille dame maigre devient agressive, dit qu’elle est infirmière et qu’elle sait de quoi elle parle. La dame blonde riposte.. Elle ne voudrait pas l’avoir comme infirmière. Le vieux couple, prudent, se tait. Autour d’eux, tous écoutent, regardent, attendent.
Alors s’élève une voix claire et posée. C’est un très jeune garçon, accompagnée de sa mère. Quelle expérience a-t-il donc vécue pour être si sensé, si sage, si naturellement respectueux ? « On a le droit d’avoir peur de la mort. Et moi aussi je pense que ce serait mieux de ne pas discuter de cela ici. ». C’est tout. Il se tait. Aucune réplique.
La dame blonde, impressionnée, se rend, renonce et se résigne au silence.
Les autres acteurs du drame aussi. Assis côte à côte et face à face, leurs regards sont tournés vers l'intérieur.
Dans la salle d’attente replongée dans l’ennui, chacun s’est réfugié dans son jardin privé.