En effet : je mourrais déjà. Je venais d'apprendre cette nouvelle horrible que tout humain apprend un jour ou l'autre : ce que tu aimes, tu vas le perdre. "Ce qui t'as été donné te sera repris" : c'est ainsi que je me formulai le désastre qui allait être le leitmotiv de mon enfance, de mon adolescence, et des péripéties subséquentes. "Ce qui t'as été donné te sera repris" : ta vie entière sera rythmée par le deuil. Et ce ne sera jamais que le premier deuil d'une série dont tu n'imagines pas la longueur. Deuil au sens fort, car tu ne récupèrereras rien, car tu ne retrouveras rien : on essaiera de te berner comme Dieu berne Job en lui "rendant" une autre femme, une autre demeure et d'autres enfants. Hélas, tu ne seras pas assez bête pour être dupe.

-Qu'est ce que j'ai fais de mal, sanglotais-je ?
- Rien, Ce n'est pas à cause de toi. C'est comme ça.

Si au moins j'avais fait quelque chose de mal ! Si au moins cette atrocité était une punition ! Mais non. C'est comme ça parce que c'est comme ça. Que tu sois odieux ou non n'y change rien. "Ce qui t'a été donné te sera repris" : c'est la règle.

Face à la découverte de cette spoliation future, il n'y a que deux attitudes possibles : soit on décide de ne pas s'attacher aux êtres et aux choses, afin de rendre l'amputation moins douloureuse ; soit on décide, au contraire, d'aimer d'autant plus les êtres et les choses, d'y mettre "le paquet"...