Ils s'étaient donné rendez-vous dans cet endroit qu'il n'aimait pas trop. A vrai dire, pour lui, il y avait bien trop de monde, et il faisait bien trop jour. Il n'était pas très décontracté, mais il n'avait pas l'habitude des nouvelles rencontres.Il avait tout de suite remarqué chez elle une certaine fébrilité, un semblant de tremblement qui s'était vite estompé pour laisser place à un bien être, une aisance assez naturelle. Cela le rassurait.
Il n'avait pas osé la regarder. Dans son souvenir, elle portait ce jour là un haut noir, dont dépassait parfois des morceaux de dentelle qui attirait le regard. Un jean peut-être. Par contre, il était incapable de dire quel style de chaussure elle pouvait bien porter. Vraiment il n'osait pas la regarder, lui pour qui les chaussures sont l'essence même de la femme. Un mélange de culpabilité, de tout ce qu'il avait pu entendre dire sur ces garçons pas très discrets, et de respect.
Et puis, il n'avait jamais pu profiter des opportunités. Il n'avait jamais SU profiter des opportunités. C'était comme ça; si la volonté ne lui faisait pas défaut, le courage, lui, préférait se tourner vers ceux qu'il jalousait.
Par contre, elle ne portait pas de boucles d'oreilles, malgré deux petits trous. Il trouvait cela bizarre, et n'avait jamais pensé qu'en se perçant les oreilles, on était pas obligé de les orner tous les jours. C'était ridicule, une oreille percée pouvait bien rester nue. Il n'y avait juste jamais pensé.
Il écoutait ce qu'elle voulait bien lui raconter avec grand interêt, et tâchait de répondre à ses questions en évitant de raconter n'importe quoi, de baffouiller quelque chose d'embarrassant. Il s'entendait respirer, mais le fond de l'air frais et la décontraction de la discussion lui laissaient du répis. Il n'avait rien fait tomber de la table, il n'avait pas eu de geste malheureux, et aucun tic gênant n'était apparu subitement.
Et puis s'il n'osait la regarder, c'était à cause de ses yeux. C'était assurément la première chose qu'il avait vu/regardé alors qu'il avançait vers elle, quelques minutes auparavant.
Lorsqu'il lui arrivait de croiser son regard, qu'il n'évitait pas, ses yeux prenaient tout l'espace. son champs visuel s'en trouvait diminué, comme la plus douce des migraines, comme cette hallucination qui l'attirait. Il n'avait jamais su trop parler, aussi il plaçait tous ses espoirs dans le regard, tout le temps. Non qu'il était gêné par les silences, mais il savait que les mots d'une conversation s'envolent bien trop vite.
Et c'était encore bien pire lorsqu'elle souriait. Il regrettait alors qu'elle fût maquillée, et qu'il ne pût profiter de son regard sans artifice.
Des gens passaient dans le fond, le temps passait aussi et il pensait qu'"agréable" était sans doute le meilleur mot pour qualifier ce moment.
Il souriait, un peu bêtement sans doute, en se disant qu'elle venait de rentrer dans sa vie. Il ne savait pas pour combien de temps, peut-être juste ces quelques minutes, ou jours, mais le fait qu'elle soit entrée lui faisait un bien fou, no matter how long.
No matter how long.
Une nouvelle personne, alors que trop longtemps, il aurait regardé par le judas, et serait reparti sur la pointe des pieds. Il savait que c'était ce dont il avait besoin, là, juste maintenant, et que pour une fois, il n'avait pas envie de retenir son souffle. Il savait qu'à cet instant précis, s'il ne s'était pas levé pour aller la rejoindre, il l'aurait regretté bien trop souvent.
Il n'avait pas envie non plus de se tourner vers lui, de se demander encore une fois ce qu'elle pouvait bien penser de lui. Il garderait cela pour plus tard.