Il est accroupi, dos à la sortie de la douche, et sa main est posée sur le carrelage en face de lui, bien à plat, les muscles de son bras bandés. Elle, le lave d'une main énergique jusqu'à ses fesses et le soulage avec le gant de crin des tensions de sa journée. Longue journée. Douce fin de journée. Il se lève, se retourne, et ses pensées s'égarent quand elle vient à lui frotter le bas ventre. Elle passe rapidement aux cuisses, au genoux, au derrière des genoux, à ses mollets, ses tibias. Il se sent solide comme un roc, un golem duquel on prend soin et qu'on dépoussière. Il se sent large, assez pour toucher des épaules les murs qui montent de chaque coté du bac à douche. Il se sent puissant comme une sculpture grecque, respecté et craint tel le samouraï. Elle le rince, puis il enjambe la blanche faïence pour se retrouver fermement posé sur le caillebotis de bois clair. Elle le sèche, sa tête à lui est enfoncée entre ses épaules, et tombe vers l'avant. Puis elle le pousse vers la chambre, le renverse, s'avance vers lui doucement. Elle prend sa main dans la sienne et la serre très fort. Alors, elle pose ses lèvres sur les siennes -très lentement- et l'embrasse tendrement, tout en laissant échapper ce qu'elle prend pour un soupir. Elle l'entoure enfin de ses bras, en prenant bien soin de ne lâcher son étreinte que lorsqu'il s'est endormi.
Quand elle a tiré le rideau de douche, il se tenait de dos. Elle s’est trouvé petite à ce moment, ou plutôt, elle l’a trouvé imposant, large, fort dans sa nudité. Comme elle ne l’avait jamais vu. Il s’est tourné vers elle en souriant, le gant de crain à la main, en lui demandant si elle pouvait lui frotter le dos.
C’était la première fois qu’un inconnu lui demandait quelque chose de la sorte; elle le trouvait envahissant. D’habitude, ils étaient partis avant qu’elle se lève, et c’était bien ainsi. Ils couchaient ensemble après une nuit passée à se séduire, et s’endormaient bien après l’aube ; elle s’éveillait seulement le soir venu. C’est pourquoi, trouver un homme sous sa douche la troublait. En attrapant le gant, elle se demandait ce qu’il fichait là, si ses vêtements gisaient encore avec les siens sur le lino de l’entrée, s’il comptait partir bientôt… Il attendait toujours, immobile, qu’elle se mette en action. Elle lui ordonna de se tourner face au mur, les mains à plat, jambes écartées. Une autre déformation professionnelle. Il lui obéit sans protester. Son autorité était établie; elle pourrait le foutre à la porte dès qu’elle en aurait fini avec lui.
Cet homme la désarçonne, il est resté après leur "nuit" passée ensemble, et il optempère à ses caprices comme aucun avant lui. Elle doit lui demander de s’accroupir pour astiquer ses épaules et sa nuque. Le savon gicle sur ses bras, son visage et son ventre, à mesure qu’elle frotte l’homme sous sa douche. Il lui propose de lui rendre la pareille. Elle hésite encore face à l’inédit de la situation mais franchit le pas. Elle lui demande cependant de sortir quand il aura fini car elle veut être seule, sous sa douche.
Lorsqu’elle retourne à sa chambre, il est allongé sur le lit, encore nu, jambes croisées et bras derrière la tête. Il lui sourit. Elle l’ignore. Il ne partira donc jamais?! Elle choisit une tenue cocooning pour cette soirée casanière; un jeans et un pull qu’elle portera à même la peau. Alors qu’elle défait la serviette qui retient ses cheveux humides pour enfiler son pull, elle croise son regard sur elle. Un regard qui s’attarde sur ses seins, ses hanches, son sexe. Elle se sent soudain nue. Elle n’a pas l’habitude du “après” ; elle ne connait que “l’avant”, l’éveil des sens, l’ivresse, quelquefois le plaisir; une distraction; une luxure irrégulière et insatiable…
Elle observe à son tour ce corps qu’elle vient de frictionner sans aménité, un corps bien taillé, généreux et rassurant. Elle rêve soudain que ce corps lui appartient, reste à jamais, tel un meuble. Elle lui prend la main et la serre très fort. Il l’attire contre lui. Elle oublie sa vie, ou plutôt sa non-vie, le vide, et presse ses lèvres sur les lèvres de celui qui est resté. Le premier. Elle laisse échapper un soupir. Balance entre soulagement et ennui. Puis s’abandonne. Juste une fois dans son existence, profiter de ce corps contre le sien, de ce souffle chaud dans son cou, de son odeur suave, de sa peau grenue, de ses mollets poilus…
"Il, elle, deux visions", un billet écrit à 4 mains avec la collaboration de Rose.