+ Afficher le menu

Jamais content

La première est la-bas, alors qu’elle voudrait être la-bas (l’autre la bas). Plus à l’est, plus au sud, plus au chaud, plus près de ceux qu’elle aime, et qu’elle aimerait voir vivre, grandir.

Une autre en a eu marre de faire ce qu’elle faisait, parce que ce qu’elle faisait, ce n’est pas ce qu’elle aimait. Aujourd’hui elle se demande si elle a raison, si elle a bien fait, si elle aurait du, ou si elle aurait pas du. Si elle doit continuer

.Une autre me dit à demis mots qu’elle écrit, mais qu’elle trouve ça à chier, alors elle dessine. Et puis elle étudie les philosophes, les penseurs tout ça. Elle apprend à parler russe, elle va en Italie et puis au Mexique aussi. Mais personne ne lit ce qu’elle écrit. Personne ne peut.

Une autre encore, est malade chez elle, à crever. Elle est fébrile, décharnée, mais elle veut aller bosser tant elle ne supporte plus de rester chez elle à donner des coups de hache dans des demons.

Et moi je suis là, alors que j’aimerais être plus loin. Toujours plus loin. Et quand je suis plus loin, c’est ailleurs que je voudrais être. Avec un pull différent. Et ce que je tiens dans ma main droite, j’ai beau venir de l’acheter, j’ai déjà envie d’en changer. L’autre coté de la route ça à l’air mieux. Quand est-ce qu’on est réellement satisfait ?
Encore hier soir, je me disais « C’est parfait, je suis bien là, à ce moment précis, dans cet endroit précis ». Et pourtant non, à y réfléchir un peu, j’avais un peu froid, je me sentais un peu seul, et mon estomac réclamait… J’aurais pu me lever, augmenter le chauffage, me griller une tartine et y étaler de la confiture. Mais de toutes façons j’aurais quand même été un peu seul… Il aurait manqué quelque chose, il manque toujours quelque chose, même quand c’est parfait.

Résolution...

Ma parole, la prochaine fois que mon boss me demande pour la 5e fois de la journée "t'es sur quoi là ?", je lui réponds "bah, ma chaise..."



Elle, définitivement...



patients

un jeune couple un peu hippie, une très vielle dame à canne, une petite jeune fille discrète, un jeune homme sage, un homme, sûrement un travailleur, mains fortes, cheveux plutôt longs, moi, avec mon bouquin, « La montagne de l’âme ».
À ma droite, les acteurs du futur drame. Assis, face à face.
Une grosse dame blonde, habillée moderne, bonnet original sur la tête, jupe longue, petites bottes, dans la cinquantaine...
Un vieux couple, très élégant, lui presque aveugle.
Autour d’eux chacun attend, attend son tour, évaluant discrètement du regard ses chances d’être le prochain.
La grosse dame, qui semble s’ennuyer, engage alors la conversation. Le vieux monsieur répond. Il conte longuement, les malheurs et les bonheurs de sa vie quotidienne. La dame, apparemment animée de bonnes intentions mais riche sans doute de lectures philosophiques et psychologiques mal digérées, glisse peu à peu vers de longues considérations sur la vieillesse et la mort. Elle s’écoute parler, se gargarise d’opinions positives et éclairées.
Le vieux couple, visiblement content de tuer le temps en bavardant, embarque. Ils parlent à très haute voix dans le silence intéressé et plutôt amusé des autres patients. Peut-on rêver d’un meilleur public?

Magnanime, la dame blonde fait part de sa sagesse. Elle la ronronne. Le couple l’écoute, acquiesce courtoisement. Tous les trois sont d’accord. Le vieillissement et la mort sont choses naturelles et ils n’en ont pas peur. On dirait des enfants qui jouent. Un jeu avec la réalité. Un jeu en marge de la réalité. Ils jouent. Ils jouent avec des mots. Ils ne pressentent pas encore la présence dans l’ascenseur d’un autre joueur, moins serein. Soudain elle arrive.

Maigre, cheveux blancs, lunettes, vive, décidée. Elle prend place non loin de la dame blonde.
Le trio l’observe. Elle ouvre aussitôt son livre, s’absorbe dans sa lecture. Un instant suspendue la conversation reprend. Dès les premiers mots, elle se révolte et intervient. Elle demande fermement à la grosse dame blonde de cesser ses questions et ses réflexions. Elles sont déplacées dans une salle d’attente. Elle n’a pas tort mais manque de tact. La grosse dame blonde reste calme et répond en réaffirmant tranquillement ses convictions. Elle, souffre nettement d’autosuffisance et de manque d’intuition.

La vieille dame maigre devient agressive, dit qu’elle est infirmière et qu’elle sait de quoi elle parle. La dame blonde riposte.. Elle ne voudrait pas l’avoir comme infirmière. Le vieux couple, prudent, se tait. Autour d’eux, tous écoutent, regardent, attendent.

Alors s’élève une voix claire et posée. C’est un très jeune garçon, accompagnée de sa mère. Quelle expérience a-t-il donc vécue pour être si sensé, si sage, si naturellement respectueux ? « On a le droit d’avoir peur de la mort. Et moi aussi je pense que ce serait mieux de ne pas discuter de cela ici. ». C’est tout. Il se tait. Aucune réplique.
La dame blonde, impressionnée, se rend, renonce et se résigne au silence.
Les autres acteurs du drame aussi. Assis côte à côte et face à face, leurs regards sont tournés vers l'intérieur.
Dans la salle d’attente replongée dans l’ennui, chacun s’est réfugié dans son jardin privé.

Park Avenue, 7:10 am

C'est à chaque fois en tournant au coin de la 3e et de la 79e qu'il y pense. Il se demande tout le temps pourquoi il fait ça, pourquoi il est là, et pourquoi il rajoute un peu de compliqué à sa vie. Pourtant, sur le moment, il n'y pense jamais. Il est heureux même, et sincère. tout se passe bien. Jusqu'au soir, ou tout se brouille de nouveau dans sa tête. tout redevient complexe, plus rien n'est simple et il se perd dans ses choix.

Le soleil brille dès le matin et c'est d'un pas décidé qu'il se dirige vers chez elle. Les épaules en arrière, il a fier allure, peut-être parce qu'il se sent sûr de lui en allant lui rendre visite. Il sait qu'elle va lui sourire, le réconforter, et ne pas lui poser de questions. Les étreintes ne seront pas chiches, ni hypocrites. Il sait qu'il peut compter sur elle.
Et même s'il ne parle jamais, il n'a aucun doute sur le fait qu'elle l'écouterait.

Il passe le marchand de fruit et inspire profondément les odeurs des litchis et des mangoustans. "C'est à cette époque de la saison qu'ils sont le plus juteux" lui jette l'épicier au passage. Il regarde sa montre machinalement, comme pour ne pas avoir à répondre, et sortir de sa bulle. Alors il esquisse un sourire, comme pour refermer la porte derrière lui, poliment.
Il voit au loin les drapeaux qui tombent en façade du bâtiment ou elle habite. Il a pris pour habitude de les compter en passant au coin de la 65e. Il n'a jamais su vraiment combien il y en avait, car plus il s'approchait, plus l'image de celle à qui il rendait visite emplissait son esprit.
Ses longs cheveux sombres à partir du 7e drapeau. Ses grand yeux verts alors qu'il recommence à compter. Ses cils épais à peine juste après. 8, 12, 10, il est à chaque fois obligé de recommencer. Il a beau essayer de se concentrer, soupirer, se frotter le front et replacer ses lunettes, il y a toujours une hanche ou une portion de son cou qui l'affole à un moment ou à un autre.

Il passe maintenant la 60e, et se retourne de peur de perdre son upper east side. D'un coup d'oeil il aura eu le temps de penser à ce qu'il laisse derrière lui, à tout ce qu'il aurait pu dire pour que tout s'arrange, à tout ce qu'il a dit et qui a rien arrangé. Il sait bien que c'est trop tard, que de toutes façon le soleil se couchera ce soir, sans compassion, sans regret, et sans jugement sur sa situation.
Il marche un peu plus lentement pour traverser la 59e, ajuste la bandoulière de son sac, remet son col en place, et éteint la musique qui rythme ses pas. Il s'arrête devant le Deli qui touche le Grand Hyatt, regarde quelques secondes le ballet des énormes gateaux qui valsent en vitrine, et s'engouffre enfin dans le tourniquet en laiton qui vient tout juste d'être polishé. Il est à peine 7h25, il est un peu en avance, et c'est maintenant un sourire qui orne son visage.